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jeudi 2 décembre 2010

Wikileaks: la France vue des Etats-Unis, un miroir?

La publication, par Wikileaks, de plus de 250 000 câbles diplomatiques des États-Unis a provoqué la fureur du Département d'Etat, mais aussi du Quai d'Orsay qui évoque une "atteinte à la souveraineté des États et au secret de leur correspondance".

L'administration Obama a ainsi réussi à convaincre le site Amazon de cesser d'héberger le contenu de ces câbles, transmis par Wikileaks, avant leur publication, à plusieurs titres de la presse mondiale, dont le New York Times et Le Monde. Suite à cela, un site français, OVH, a accepté d'héberger les documents, alors que quelques jours avant le ministre F. Baroin déclarait: s'il y avait un tel site en France qui révélait des secrets d'Etat, «il faudrait être intraitable» et le «poursuivre». Que pense-t-il de ce câble, non classifié, de l'ambassade à Ottawa, analysant la série télévisée The Border et se plaignant de l'"anti-américanisme" canadien?

Regards de Washington sur la France et l'"identité française"

La France n'est pas absent de ce panorama, bien au contraire. Le câble du 4 décembre 2009 ,amplement commenté  (ici ou ), concernant l'analyse de Sarkozy, de son caractère impulsif et du manque d'indépendance de ses conseillers, effectue aussi un portrait de la France plus en forme que ce que les Français ont l'habitude de dire:
En tant que l'un des leaders européens les plus installés au niveau politique, à la tête d'un pays ayant une capacité signifiante de contribuer davantage à la résolution globale de problèmes sur un front large, de l'Afghanistan au changement climatique, à la stabilisation économique, l'Iran, et le processus de paix au Moyen-Orient, Sarkozy représente un acteur-clé dans la réalisation de nos objectifs politiques partagés.  
Ce panorama permet ainsi d'avoir un aperçu du regard des responsables américains sur le monde, comme l'a signalé Le Monde en notant, dans un article s'abstenant soigneusement de parler d'Alliance Base, qu'un télégramme du 7 avril 2005 indiquait l'existence d'une coopération "mature et étendue (…) largement hermétique aux bisbilles politiques et diplomatiques quotidiennes qui peuvent faire de la France un allié souvent difficile". Un autre câble, du 17 août 2005, louait les facilités juridiques accordées par la France à la lutte anti-terroriste (au détriment, il va de soi, des droits de l'homme), tout en notant que "dans le long terme", la France doit "accorder une place aux musulmans (qu'ils soient des immigrés de première génération, leurs enfants de seconde ou troisième génération, ou des convertis) dans l'identité française". On va quand même pas demander à des diplomates américains d'interroger la notion d' "identité française"!

C'est ce câble qui conduit Le Monde à noter, dans "Banlieues et minorités sous l’œil attentif des Américains":

La logique des Américains n'avait jamais été explicitée de façon aussi transparente : dans leur analyse, si les Français sont considérés comme efficaces à court terme en matière d'antiterrorisme, ils sont perçus comme faiblement performants sur le long terme – à savoir l'intégration des musulmans français et donc la lutte contre l'éventuel embrigadement de recrues locales par des organisations terroristes.
(...) Pour comprendre, depuis cinq ans, les Américains multiplient les auditions. Le maire de Clichy-sous-Bois, Claude Dilain, leur parle d'habitants qui se sentent "citoyens de nulle part". Le juge antiterroriste Jean-François Ricard leur décrit des territoires où les symboles de l'Etat sont pris à partie et où "l'identité des cités" a pris le dessus sur "l'identité française". Une responsable de l'association Ni putes ni soumises tente de leur expliquer que les émeutiers sont des islamistes aux barbes rasées – mais les Américains font comprendre qu'ils ne croient pas beaucoup à cette thèse.
 (...) "Le vrai problème est l'échec de la France blanche et chrétienne à considérer ses compatriotes à la peau sombre et musulmans comme des citoyens à part entière", jugeait ainsi l'ambassadeur Craig Stapleton dans un "mémo" du 9 novembre 2005, en se demandant si le modèle français d'intégration n'était pas "parti en fumée" avec les émeutes.
Le câble Rocard: Villepin, Napoléon ou Cyrano de Bergerac? 

Un autre câble du 27 octobre 2010, rapporté par Le Monde et relatant une discussion de l'ambassadeur avec Michel Rocard, transcrit ainsi que Dominique de Villepin se "prends pour Napoléon alors qu'il est en fait Cyrano de Bergerac". 

Le Monde ne reprend pas les propos de Rocard aurait tenu, au sujet de l'honnêteté quasi-excessive de Jospin, ou ses regrets concernant l'anti-capitalisme supposément persistant de certains courants du PS, qui ne se seraient toujours pas rallié à l'économie "sociale" de marché...

Ni non plus ceux selon lesquels la France se serait construite de façon militaire sur l'éradication de cinq cultures (occitane, bretonne, alsacienne, corse et flamande - notons l'absence des basques). Ce qui montre, à nouveau, à quel point le Département d'Etat s'intéresse à l' "identité française", et ses difficultés de comprendre les fondements de la République, qui ne reconnaît d'autre peuple que le peuple français. Le câble de l'ambassade du 10 janvier 2010 évoque à ce propos "deux vaches sacrées" de la France, à savoir les concepts de "communautarisme" et de "sécularisation" (entendre: laïcité). Un autre câble, de janvier 2007, indique cependant que "défier l'approche du gouvernement au sujet de l'assimilation peut revenir à défier les fondements de l'identité française au sein de la République". 

La politique culturelle des Etats-Unis en France

Pour la diplomatie américaine, renforcer l'intégration des minorités exclues en France, notamment les "musulmans" (ce qui suppose, bien sûr, qu'un groupe homogène de "musulmans" existe), constitue  depuis 2003 une nécessité de la lutte contre l'intégrisme, et aussi un gage de la fidélité de la France à l'alliance atlantique. Dès lors, l'ambassade se propose d'affirmer cette ambition dans ses contacts avec les Français, qu'ils soient des responsables officiels ou non, en mettant le plus souvent possible sur le tapis le thème de "l'égalité des chances" et en luttant contre la xénophobie.  Une politique qui demande de la "discrétion, de la sensibilité et du tact" (câble du 27 janvier 2007)...

Cela va assez loin: non seulement un groupe ad hoc a été créé au sein de l'ambassade (le Minority Working Group), mais elle se propose de "continuer et d'intensifier son travail avec les musées et éducateurs français afin de réformer le cursus d'histoire enseigné à l'école, afin qu'il prenne en compte le rôle et les perspectives des minorités dans l'histoire française" (câble du 10/01/10). 

Elle évoque aussi une politique agressive concernant la "Youth Outreach Initiative" (initiative d'ouverture, ou de main tendue, à la jeunesse), visant à favoriser les liens avec les jeunes Français afin de soutenir l'américanophilie. Parmi les formes que prennent cette politique, qui vise en particulier à susciter l'émergence de leaders parmi les "minorités" (dans le droit fil de la politique coloniale de l'Hexagone), on peut indiquer les liens noués avec "oumma.fr " (il s'agit en fait de oumma.com, l'autre ayant été phagocité par amen.fr, sic - le site oumma.com a d'ailleurs publié un article sur Wikileaks) et saphirnews.com. Les étudiants américains enseignant l'anglais dans les écoles françaises (plus d'un millier) doivent ainsi être formés afin d' "enseigner la tolérance".

La diplomatie américaine en France, un miroir pour l'Hexagone?
 
Il faudra du temps pour analyser l'ensemble de ces câbles, pain béni pour l'historien Timothy Garton Ash, acte d'un "voyou international" et de "subversion" de la "démocratie" pour l'éditorialiste du Figaro, A.-G. Slama, qui n'hésite pas à reprendre le vocabulaire de la "guerre sale" contre le "péril rouge", tandis qu'un éditorial de la rédaction invoque la "tyrannie de la transparence". Ceci n'empêche pas le quotidien de droite de faire son travail, à savoir analyser ces câbles qui constituent une menace pour la démocratie au moins aussi importante que le Komintern...

La consultation de ces câbles, concernant un sujet relativement bénin, du moins en apparence - la politique culturelle du Département d'Etat en France - montre que leur publication est à la fois positive et négative. Des sites comme oumma.com ou saphirnews.com pourraient pâtir de la révélation de ces liens avec les Etats-Unis, qui risquent d'être interprétés un peu trop vite comme signe d'une instrumentalisation, voire d'une obéissance au doigt et à l'œil, des responsables de ce site à Washington (add.: oumma.com a depuis assumé la responsabilité de ces contacts). Aux internautes qui sauteraient à ces conclusions, ils devraient ne pas oublier que dans toute alliance ou soutien, le faible sait parfois autant instrumentaliser le fort que l'inverse. De ces quelques phrases d'un télégramme on aurait du mal à conclure quoi que ce soit de la nature réelle de ces liens.

En revanche, on décèle dans ces câbles l'importance de l'approche anti-terroriste des Etats-Unis, qui infuse tous les pans de sa politique, y compris culturelle. En favorisant les tendances modérées de l'islam, l'ambassade américaine en France met en œuvre la stratégie prônée par le chercheur Scott Atran dans son article de 2006 sur la "logique morale" des attentats-suicides. Contrairement à ce que dit Jenkins dans le Guardian, la politique étrangère américaine ne semble pas, du moins en France, "esclave d'un glissement à droite". (add.: Et contrairement à ce que dit un commentateur de Foreign Policy, ces câbles n'ont rien d' "ennuyeux", bien au contraire).

Ceci, comme les exemples brièvement analysés ici, suffisent à répondre à la critique de Slama, qui invoquait le nécessaire traitement de l'information par les "experts" comme argument contre la publication des câbles. Une lecture cursive de ceux-ci démontre que ce traitement et une mise en perspective est très certainement nécessaire: s'en abstenir conduirait à une analyse partielle et partiale de la politique américaine. Mais pour traiter l'info, il faut déjà en avoir, ce que semble oublier un peu vite Le Figaro, malgré sa devise tirée de Beaumarchais...

En dépit de risques avérés pour la diplomatie américaine (so far for discrecy!), on doit cependant non seulement les relativiser, ce que s'emploie à faire le Département d'Etat lui-même, mais aussi souligner la richesse de l'aperçu que nous offrent ces câbles sur les priorités de l'administration américaine et sur les modalités de ses interventions. Savoir, par exemple, que les livres d'histoire français font partie des sujets intéressant les Etats-Unis n'est pas dénué d'intérêt. 

Et, loin de nuire aux relations américaines avec les "jeunes français" ou les "minorités françaises", la révélation des détails de leur politique montre à quel point ils sont critiques envers un "modèle" qui, effectivement, leur laisse bien peu de place. Ces câbles offrent ainsi aux Français un miroir étonnant permettant de réfléchir sur leurs préjugés, tant quant à eux qu'aux Américains... 

D'un autre côté, il s'agit sans doute d'une ingérence dans les histoires franco-françaises que beaucoup auront du mal à accepter ; à quoi pourrait bien servir une ambassade sinon à s'occuper des oignons de ses voisins?  Remarquons toutefois ce câble de 2007, qui recommande de faire part aux Français des expériences, négatives et positives, rencontrées par les Etats-Unis concernant les "conflits sociaux et ethniques", mais aussi de la nécessité, pour le personnel diplomatique, de se "former" concernant l'islam, par exemple en invitant des représentants à l'ambassade. Ce miroir est à double usage... 


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mardi 16 novembre 2010

American Psycho en Afghanistan

Un sergent américain de 26 ans, Calvin Gibbs, passe actuellement en court-martiale pour avoir mené un "escadron de la mort" dans la province de Kandahar, en Afghanistan. Avec quatre camarades, il est accusé d'avoir tué au moins trois civils afghans pour s' "amuser" : sûrement un aficionado du sergent Barnes dans Platoon, le film d'O. Stone décrivant un espèce de Kurtz plongé au cœur des ténèbres du Vietnam et perdant les pédales.  Sept autres soldats sont accusés d'avoir participé à la dissimulation des meurtres.

Si l'on en croit l'accusation, Gibbs ne se contentait pas de profiter de la guerre pour assassiner des innocents: il conservait des "trophées" de ses exactions, à savoir des doigts coupés, des dents et des ossements. Il s'était sans doute cru super-homme des cavernes, avec son armement hypersophistiqué. Avec ses hommes, il se photographiait également en compagnie de ses victimes: Abou Ghraib, c'était de la blague, devait penser ce soldat, déployé une fois en Irak et deux fois en Afghanistan. Son avocat tente de faire passer ces meurtres pour des opérations de guerre. Mais note aussi que cinq mois après les faits, des témoins afghans d'un des villages où a eu lieu un meurtre n'ont toujours pas été interrogés. L'armée affirme qu'il s'agissait de protéger ses combattants, et qu'elle attend l'autorisation du général David Petraeus, en charge de la guerre en Afghanistan.

Un journaliste "embedded" dans son platoon était pourtant revenu trois jours après dans ce village de Kandahar, enregistrant des témoignages. L'armée américaine n'a pas essayé de mettre la main sur ces cassettes. Le Washington Post l'a fait: ils montrent des soldats tentant de convaincre les villageois que le prêtre Mullah Adahdad fut tué après leur avoir soi-disant jeté une grenade. L'enquête ultérieure de l'armée a établi que celui-ci fut froidement assassiné et l'attaque mise en scène. Le lieutenant Stefan Moye, en charge du platoon et présent ce sombre 2 mai 2010, affirme n'avoir pas assisté à l'exécution. Comme dans Platoon...


De manière étonnante, alors que l'affaire fait les titres de la presse outre-atlantique, il semble que seule l'AFP, repris par Le Monde, l'ait relayé en France (Meurtres délibérés d'Afghans: un soldat américain devant la justice aux USA, 9 nov. 2010).

Il s'agit pourtant davantage qu'un "fait divers". Non seulement Calvin Gibbs montre que la guerre construit des sergents Barnes dotés d'une cruauté qu'Oliver Stone n'avait pas imaginé, mais aussi que l'armée américaine a bien du mal à prévenir ces "bavures", lesquelles mettent en péril ses opérations. Certes, un procès a lieu - ce qui n'aurait peut-être pas été évident sous Bush. Mais le lieutenant S. Moye, responsable des opérations et présent sur place au moins le 2 mai, n'y ait entendu que comme témoin. Or, a minima, il est coupable de négligence, cet "escadron de la mort" barbare ayant mis plusieurs mois avant d'être détecté: les trois accusations de meurtre concernent le 15 janvier 2010, le 22 février et le 2 mai 2010.   

Or, selon le Daily Mail du 10 septembre, l'un des parents des accusés (un jeune homme de 22 ans), affirme avoir alerté l'armée, demandant une enquête, dès après le premier meurtre. Pris de remords, leur fils avait en effet envoyé sur Facebook un message de détresse, avant de leur dire le 25 janvier, par chat, que leur unité avait tué un paysan innocent. Selon le père, le jeune soldat avait déclaré que pratiquement tout le platoon était au courant, et qu'un autre meurtre était prémédité.

Or, selon le père de l'accusé, l'armée n'a pas enclenché d'enquête, qui aurait peut-être permis d'arrêter l'horreur au premier meurtre. Elle n'a commencé que lorsqu'un private première classe, qui avait été battu par ses camarades après avoir alerté la hiérarchie que ses collègues fumaient du haschich, déclara lors de l'enquête sur l'usage de stupéfiants que trois meurtres avait été commis. Faut-il comprendre que fumer des joints serait plus "dangereux" pour les opérations militaires, selon le Pentagone, que préméditer des meurtres et collectionner des trophées barbares?


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lundi 1 novembre 2010

Les papiers de Philip Agee, ex-espion de la CIA

La bibliothèque Tamiment de l'Université de New York a annoncé avoir acquis les papiers privés de Philip Agee (1935-2008), l'espion de la CIA qui quitta celle-ci en 1968 après près de vingt ans de bons et loyaux services. Auteur de Inside the Company: a CIA diary (1975), Agee est à l'origine d'une des fuites les plus importantes de l'histoire de l'agence de Langley. Ayant travaillé en Amérique latine, il s'exila à Cuba et donna le nom de plus de 2 000 personnes accusés d'être des espions américains, renvoyant Wikileaks au jardin d'enfants.

Ces papiers privés, qui fourniront une mine d'informations - les bouquins d'Agee étant des références incontournables pour tout historien de la CIA -, devraient être rendus publics par la bibliothèque Tamiment, spécialisée dans l'histoire de la gauche et des mouvements sociaux, en avril 2011.

Au même moment, Judicial Watch, un groupe conservateur, tente d'obtenir la déclassification d'enregistrements entre le président Bill Clinton et un ami historien, Taylor Branch, en déposant une requête au nom du Freedom of Information Act (FOIA) contre la National Archives and Record Administration.


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vendredi 29 octobre 2010

Mitterrand, l'Algérie, la gauche et le colonialisme

Quel fut le rôle des politiques, et notamment de François Mitterrand, ministre de l'Intérieur puis de la Justice, lors de la "sale guerre" d'Algérie? Il est "peut-être temps de « démilitariser » l’histoire de la guerre d’Algérie, sans évacuer la responsabilité de l’armée", déclare ainsi l'historien Benjamin Stora, à l'occasion de la publication de François Mitterrand et la guerre d'Algérie, avec François Malye, lors d'un entretien avec Mediapart (retranscrit par la LDH). Le livre fait aussi l'objet d'un documentaire, qui sera diffusé par France 2 le jeudi 4 novembre à 22h50.

Saluons ici les remarquables travaux de B. Stora qui, avec ceux de Raphaëlle Branche sur la torture en Algérie, ont contribué à éclairer ce pan obscur de l'histoire française, à l'heure où certains préfèrent mettre les mémoires de De Gaulle au programme de littérature des classes terminales. Cela au nom d'une certaine conception de "l'identité nationale", dont le spécialiste de la Grèce antique, Marcel Detienne, a montré dans L'Identité nationale, une énigme (2010), à quel point il s'agissait d'un "mystère" construit de toutes pièces par des générations d'historiens et de curés qui ont insisté sur l'historicité de cette identité collective, fondée sur la "terre et les morts" (Barrès) - sous-entendant, au passage, que toute "civilisation" se construirait sur ses "morts", alors qu'on sait bien à quel point le cimetière, notamment chrétien, a lui aussi une histoire, faite, tout comme la nation, d'exclusion des autres.

Alors que les pays d'Amérique latine confrontent, tant bien que mal, leur passé, et que l'Argentine se met à juger les prêtres et les juges qui ont participé activement au génocide organisé par l'armée au nom de la défense de la "civilisation chrétienne", la France, comme l'Espagne, a bien du mal à admettre ses responsabilités. Et lorsqu'il s'agit de guerre d'Algérie, on parle plus souvent de Massu ou de Bigeard, qui tentait encore récemment de faire croire que la torture était un "mal nécessaire", alors que R. Branche a très bien montré qu'il s'agissait d'une entreprise de terreur à l'égard de la population.

L'éclairage sur les responsabilités politiques qui ont présidé à la mise en œuvre de cette répression implacable, modèle du terrorisme d'Etat des années 1970 en Amérique latine, et de la "contre-insurrection" prônée par les Américains, est donc nécessaire.

Pour autant, cet entretien de B. Stora passe un peu vite sur deux faits. D'abord, il renvoie l'attitude de Mitterrand à une "attitude quasi culturelle" de la gauche, qui aurait voulu réformer le colonialisme plutôt que le détruire. Et de citer Gambetta, Clemenceau et même Jaurès - il aurait pu inclure A. Camus, si on suit Michael Azar dans sa "lecture postcoloniale" de L'Etranger et de son auteur. Cela est sans aucun doute vrai dans ses grandes lignes. Mais faire de Clemenceau, pour ne parler que de lui, l'un des représentants de cette tradition universaliste et assimilationniste du colonialisme de la "patrie des droits de l'homme", c'est un peu fort de café!

Ensuite, B. Stora fait preuve d'une mauvaise foi certaine lorsqu'il aborde la question du rapport des associations d'une part, et des trotskystes d'autre part, après 1981.

Clemenceau et la critique de la colonisation 

Le "tombeur de ministères" était en effet un des rares à faire preuve de lucidité à l'égard du projet colonial. Il partageait ainsi la même vision que le Prix Nobel de littérature 2010, Mario Vargas Llosa: son nouveau roman, El Sueño del Celta, prend pour héros  Roger Casement, consul britannique qui dénonça dès 1908 l'extermination menée au Congo sous la responsabilité du roi Leopold II (dix millions de morts). Nul doute que le Tigre se serait accordé sur cet énoncé de l'écrivain péruvien: "nulle barbarie n'est comparable au colonialisme", indiquant par là à quel point il est vain de débattre de l'échelle de la barbarie, chaque crime étant "incomparable", la barbarie étant par définition la perte de toute mesure.

Clemenceau attaqua d'abord le cabinet Ferry sur le traité du Bardo (1881), instituant un protectorat sur la Tunisie, en critiquant l'affairisme pilotant le projet colonial. Quelques années plus tard, il fait tomber Jules Ferry sur la question du Tonkin, avec son célèbre discours du 31 juillet 1885, où il se moque de la prétention à considérer les peuples non-européens comme des "races inférieures" et rappelle leur ancrage dans la "grande Histoire", bien à l'encontre du schéma hégélien considéré comme l'évidence même pour nombre d'historiens contemporains.

 En 1905, il critique encore la politique de Th. Delcassé lors de la crise de Tanger, moquant ces "politiques républicains" qui préfèrent l'expansionnisme militaire à un véritable projet de "réformation" de la France. Certes, lorsqu'il arrive au ministère, l'année suivante, il sera contraint d'entériner les résultats de la conférence d'Algésiras. La politique de Clemenceau s'intègre alors davantage dans la continuité de la Troisième République: il autorise Lyautey à occuper le Maroc, et fait bombarder Casablanca, un simple "incident" selon la France. Et son seul titre de gloire, alors, et de proposer une réforme en Algérie, avec un décret de 1908 et une loi de 1909, qui, comme le rappelle Michel Winock dans sa biographie de 2007, sera louée par Messali Hadj.

Bref, pendant près de 40 ans, le député Clemenceau a été l'un des critiques les plus virulents de cette "bonne conscience" du colonialisme, rappelant à quel point les affairistes du "lobby colonial" étaient derrière cette expansion, qui s'appuyait sur une idéologie raciste à juste titre moquée par le futur Tigre.

Ce n'est que lorsqu'il accède au ministère qu'il doit mettre en veilleuse ses critiques, ce qui ne l'empêchera pas de proposer des réformes. Qualifier ce comportement de "typique" de la gauche, c'est un peu court: il s'agit plutôt d'une ligne directrice de la Troisième République, qui montre à quel point les institutions pèsent lourd sur les choix politiques, et comment un adversaire féroce de la colonisation, arrivé au pouvoir, doit composer avec les choix effectués par l'Etat français.

On ne peut mettre Clemenceau sur le même pied que Guy Mollet ou Mitterrand, qui, comme l'affirme B. Stora, avaient "pour ambition de rectifier le projet colonial pour le mettre réellement en œuvre et donc atteindre l’égalité, l’intégration, l’assimilation originellement promises". La politique de réforme timidement mise en place par Clemenceau en Algérie n'est pas, d'évidence, celle que prônait ce critique du colonialisme: c'est une politique réaliste qui, à défaut de pouvoir convaincre les Français de s'écarter d'un projet inhumain, désormais accepté par tous, à force d'expositions coloniales et de propagande, tente au moins d'en atténuer le caractère oppressif. Bref, c'est la gauche qui doit prendre en compte la politique menée par la France depuis des années: en 1907, quand Clemenceau arrive au pouvoir, le mal est fait, le colonialisme admis. En aucun cas cela ne permet-il de faire de cet homme un symbole du réformisme colonial de la gauche, dans la mesure où des années 1870 à Théophile Delcassé, il ne cessa de pourfendre l'illusion consistant à draper l'oppression coloniale dans les oripeaux de l'"humanisme français".

Mitterrand, la "société civile" et les trotskystes après 1981

La deuxième affirmation, contestable, de B. Stora, concerne l'accession au pouvoir de la gauche en 1981, première de la Ve République. Selon l'historien:
Quand il arrive à l’Élysée en 1981, il ne permet pas aux militants politiques, syndicaux ou associatifs d’accéder au pouvoir. La plupart de ses ministres sont des hauts fonctionnaires, qui forment l’ossature du mitterrandisme. Aucun des anciens militants trotskystes ayant alors rejoint le parti socialiste, n’est devenu ministre.
De nouveau, cela est peut-être vrai dans ses grandes lignes, mais n'est pas précis. Pour ne citer qu'elle, la ministre des Droits de la femme de 1981 à 1986, Yvette Roudy, intègre ainsi à son cabinet Simone Iff, vice-présidente du Mouvement français pour le planning familial (MFPF), et Jeannette Laot, syndicaliste de la CFDT qui co-présida le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception. Selon Pascale Le Brouster (2008), cette institutionnalisation du MFPF signe d'ailleurs la démobilisation de la lutte féministe, rendant plus difficile la continuation de la collaboration établie entre la CFDT et le Planning familial dans la lutte pour le droit des femmes.

Par ailleurs, concernant les trotskystes, il y a une certaine mauvaise foi dans cette complainte de B. Stora, lui-même ex-lambertiste ayant quitté l'OCI en 1986 avec Cambadélis, Philippe Dariulat,et en tout 400 militants. Au début des années 1980, la politique d'assimilation du PS menée à l'égard des trotskystes, issues principalement de la LCR et du courant de Lambert, ne faisait que commencer ; les pablistes participeront plutôt à la création des Alternatifs, pépinières des Verts et continuateurs du projet autogestionnaire du PSU. Julien Dray était encore un gamin à l'Unef-ID, qui fondera en 1983 SOS-Racisme avec son pote Harlem Désir : pas précisément un modèle d'indépendance associative. Cambadélis, 30 ans en 1981, était encore à l'OCI. Il faudra attendre la fin des années 1980 et le début des années 1990 pour que tout ce beau monde accède à des responsabilités importantes, notamment au sein de la Gauche socialiste.

Citons ici les mots de Christopher Nick dans Les trotskystes:
Dray et ses amis enfilent les pantoufles des droitiers des années 50, découvrent la stratégie des Essel et Craipeau dans le PS en 1945, réinterprètent la partition d'un Marceau Pivert. Seule différence: ils savent qu'ils ont toute la vie devant eux pour atteindre le sommet. Ils veulent incarner la gauche du PS, qu'ils finiront par unir au sein de la Gauche socialiste après 1990. Rompant définitivement avec la LCR en 1994, Gérard Filoche viendra rejoindre Dray, son "fils spirituel".
Et de citer Filoche:
Lorsque je suis arrivé rue de Solférino pour rencontrer Emmanuelli, il y avait une trentaine de personnes dans la cour: au moins vingt étaient d'anciens trotskystes: Henri Weber, qui roulait pour Fabius, Cambadélis avec Jospin, Darriulat, le bras droit de Cambadélis, avec Emmanuelli, Linemann, ancienne pabliste, Mélenchon, ancien lambertiste, Poperen... C'était invraisemblable: comme à la maison! Au dernier congrès de la Gauche socialiste, j'ai fait le calcul: sur cinq cent délégués, il y avait cent quatre vingt anciens de la Ligue, dix anciens lambertistes et trois anciens de LO!
Bref, une certaine mauvaise foi sur ce dernier point, qui du reste n'intéresse que les (ex)-trotskystes: Mitterrand n'allait pas nommer comme ministre des jeunes de 30 ans... Et tout ce beau monde aux dents longues se rattrapera dans les années 1990, Julien Dray incarnant par la suite le virage sécuritaire du PS... Heureusement que pas tous n'ont suivi sa voie!

L'anticolonialisme de gauche et la gauche au pouvoir

Au-delà de la personnalité de Mitterrand, du nécessaire bilan critique et de la nécessité d'éviter de bruler ce qu'on encensant hier, on regardera avec attention ce documentaire, en attendant de lire le livre. Mais on gardera à l'esprit, outre les querelles entre ex-trotsko et socialistes que B. Stora n'a semble-t-il pas complètement digéré, le caractère hétérogène de la gauche, et surtout la persistance, tout au long de son histoire, d'un courant anticolonialiste sans concessions. Celui-ci fut présent, à des degrés divers, dans toutes les familles de la gauche.

La possibilité, toutefois, de mettre en œuvre une politique véritablement anticolonialiste une fois arrivé au pouvoir - ce qui, rappelons-le, est plutôt que l'exception que la règle au XXe siècle - ne relève plus de la simple histoire de la gauche: ici, celle-ci rejoint l'histoire de l'Etat et du pouvoir, et doit prendre en compte, cahin cahan, les choix de ses prédécesseurs. La gauche au pouvoir soulève toujours cette question: comment gérer l'héritage de la droite? Comment s'en affranchir ? Comment l'infléchir ?

Alors que la gauche, tant française qu'européenne, ne sait pas répondre à cette question, tant sur le plan économique que sur celui, par exemple, de la politique de l'immigration, cette question demeure plus que jamais d'actualité.


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mardi 6 juillet 2010

Les perles du marché

Sarko s'occupe de foot, l'UMP fait signer des pétitions sur la "vidéoprotection" visant à assurer la justice et l'égalité de traitement lors des matchs de foot, et les "centristes" du Nouveau Centre (faut bien que les radicaux-libéraux se rajeunissent) font l'apologie d'Eric Woerth, the "right man at the right place" pour mener la "réforme" des retraites, surtout quand les autres parlent foot. 

Tous? Non, deux-trois perles pour l'été...
Il est étonnant de constater quun nombre important dentreprises ont trompé la quasi-totalité du marché européen de la construction pendant aussi longtemps et pour un produit aussi essentiel. On dirait presque quelles ont agi dans une économie planifiée.
Dixit Joaquín Almunia, vice-président de la Commission chargé de la concurrence, commentant une amende de 518 470 750 € à 17 producteurs d’acier de précontrainte pour avoir mis en œuvre une entente illégale qui a duré 18 ans, jusqu’en 2002, et couvert l'ensemble de l'Union européenne (sauf trois pays). Quand le bâtiment cartellise, tout cartonne?

Une autre, datée déjà?
En tout cas, ce que je ne digère pas, c'est le triomphe de la cupidité. C'est indécent de voir les bonus, les "retraites chapeau", toutes ces rémunérations extravagantes qui se chiffrent par millions d'euros et que rien ne justifie, alors qu'on explique par ailleurs qu'il n'est pas possible d'augmenter les bas salaires de 20 euros.

Commentaire de Jacques Bouveresse
(philosophe analytique):
Les problèmes de digestion récents de M. Juppé ne changent malheureusement pas grand-chose à l’affaire. Loin de le démentir, les accès d’indignation morale périodiques de dirigeants politiques dont on est obligé de se demander ce qu’ils ont fait jusqu’à présent, quand ils en avaient la possibilité, et ce qu’ils sont disposés à faire réellement pour remédier à la situation intolérable qu’ils dénoncent confirment totalement ce que dit Orwell à propos de l’usage d’une rhétorique, en l’occurrence d’une rhétorique moralisatrice, qui a pour but de donner une apparence de consistance à ce qui n’est et ne restera, selon toute probabilité, à nouveau que du vent.
On peut même se demander sérieusement s’il n’y aurait pas lieu de préférer à cela le langage plus cynique et plus honnête de certains représentants du monde de l’industrie et des affaires, qui se laissent aller parfois à parler ouvertement d’une guerre des riches contre les pauvres, que les riches sont heureusement en train de gagner.
  
Une dernière... "Les Etats-Unis ne sont plus une terre d'opportunité", titrait La Tribune (9/02/10), citant une étude de l'OCDE selon laquelle la mobilité sociale entre générations y serait moins forte (dans l'ordre) qu'en France, en Espagne, en Allemagne, au Canada, au Norvège et au Danemark. Seuls l'Italie et le Royaume-Uni arriveraient après la terre des self-made man question rigidité sociale. Le quotidien boursicoteur ne nous dit pas quand les Etats-Unis étaient "encore" une "terre d'opportunité"...

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mercredi 26 mai 2010

Compétence universelle: la France, terre d'impunité

Quand l'UMP saque la compétence universelle... Dix ans après la ratification du traité sur la Cour pénale internationale (CPI), la droite vient de demander à l'Assemblée nationale un "vote conforme", c'est-à-dire sans amendement, du texte du Sénat, voté en juin 2008 et devant adapter/transposer les normes internationales en droit interne. Résumé du projet de loi et des amendements rejetés, alors que les opposants s'alarment d'un texte faisant de la France une "terre d'impunité".

J.-J. Urvoas sonne l'alarme: un texte voté dans l'urgence qui fait de la France un bon dernier...

Le député Jean-Jacques Urvoas (PS) s'indigne d'un texte qui sera voté, une nouvelle fois, dans l'urgence, faisant l'économie d'un débat sur un enjeu brûlant du droit international, alors que nos représentants auraient pu organiser celui-là depuis dix ans - sans doute préfèrent-t-ils se consacrer à d'autres questions, "plus urgentes".

L'adoption sans débat de ce texte a été décidée en raison de l'ouverture prochaine, à Kampala (Ouganda), de la Conférence internationale de révision de la CPI. Or, la France, héraut des droits de l'homme, allait se retrouver en bien piètre position, indique J.-P. Urvoas, en n'ayant toujours pas adapté son droit aux exigences d'un traité ratifié dix ans auparavant.

En quoi le texte actuel est-il insuffisant? Selon J.-J. Urvoas:
Il installe un système qu’aucun autre pays européen n’a osé imaginer. Il accumule des conditions excessivement restrictives et en sus cumulatives qui empêcheront en réalité une vraie lutte contre l’impunité dont peuvent aujourd’hui bénéficier les auteurs des crimes contre l’humanité, ou des crimes de guerre.
Le projet de loi du Sénat 

Rappelons donc les insuffisances citées lors des débats du 19 mai qui ont eu lieu au sein de la Commission chargée de l'examen de ce projet de loi "portant adaptation du droit pénal à l'institution de la Cour pénale internationale", dont le rapporteur n'est autre que l'incontournable Thierry Mariani (UMP), célèbre pour ses amendements sur la saisie du matériel audio dans les free-party, les tests ADN dans le cadre du regroupement familial, ou l'interdiction de l'hébergement d'urgence pour les sans-papiers...

En l'état, le projet de loi du Sénat transpose plusieurs éléments relatifs au droit international, notamment concernant la définition des crimes contre l'humanité, incluant par exemple la disparition forcée et punissant la "provocation publique et directe" à commettre un génocide (art. 1 et 2). L'art. 3 et 4 permettent de considérer comme "complice" de ces crimes l'autorité, militaire ou autre.

Un livre IV bis est ajouté au Code pénal, traitant des "Crimes et délits de guerre", c'est-à-dire des infractions commises lors de conflits armés, qu'ils soient internationaux ou non. Ici, le projet de loi va plus loin que la Convention de Rome sur la CPI, puisque les personnes morales pourront également être incriminées. Ce contexte de conflit armé change donc la qualification de ces infractions, parmi lesquelles:
  • les enlèvements et séquestrations, 
  • les expériences médicales et scientifiques,
  • l'obligation à se prostituer ou les stérilisations contraintes, 
  • l'enrôlement de mineurs combattants (la limite d'âge retenue est de 18 ans, et non 15 comme retenu par le droit international), 
  • les attaques contre les civils ou des biens civils (bâtiment, écoles, monuments ou patrimoine historique, etc.), 
  • les "dégâts collatéraux" (c'est-à-dire le fait de lancer une attaque militaire en sachant qu'elle allait provoquer de nombreuses pertes civiles - art. 461-27), 
  • le transfert de populations dans le cadre de conflits internes "à moins que la sécurité des personnes civiles ou des impératifs militaires ne l'exigent" (art. 461-30), ce qui semble laisser une marge importante à cette tactique ancienne de la "contre-insurrection", testée notamment en Algérie.
Concernant la compétence universelle, celle-ci est vidée de sa substance par la proposition d'art. 689-10 du Code de procédure pénale, qui limiterait celle-ci par 4 critères : 
  • la personne doit résider "habituellement" sur le territoire de la République (condition qui aurait ainsi rendue impossible l'inculpation de Pinochet à Londres)
  • critère de double incrimination: elle doit s'être "rendue coupable à l’étranger de l’un des crimes relevant de la compétence de la Cour pénale internationale en application de la convention portant statut de la Cour pénale internationale signée à Rome le 18 juillet 1998, si les faits sont punis par la législation de l’État où ils ont été commis ou si cet État ou l’État dont il a la nationalité est partie à la convention précitée." 
  • monopole des poursuites par le parquet, ce qui empêche les victimes de se porter partie civiles;
  • principe de complémentarité - ou, selon les opposants, inversion du principe de complémentarité, qui fait que le suspect ne peut être poursuivi que si aucune autre juridiction, notamment la CPI, n'a ouvert de poursuites contre lui.
La compétence universelle vidée de sa substance: la France, terre d'impunité?

Au grand dam de la Coalition française pour la CPI (la CFCPI, qui réunit 45 ONG, dont Amnesty International, le Barreau de Paris, France-libertés et France terre d'asile, la Cimade, etc.), qui s'inquiète d'un texte qui "ferait de la France une terre d’impunité pour les auteurs des crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide", la ministre Alliot-Marie a justifié ces critères limitant fortement l'application de la compétence universelle au nom de considérations politiques qui, venant d'une ministre de Sarko, auraient de quoi faire sourire si la question n'était si grave: il "est nécessaire d’empêcher l’instrumentalisation de la justice pénale française à des fins politiciennes ou idéologiques." 

Le rapporteur Mariani, éduqué dans le respect de la discipline religieuse et militaire, nous avertit: "Ne tombons pas, par excès de bons sentiments, dans les errements qu’ont connus les Belges, ainsi que les Espagnols, qui comptent eux aussi revenir prochainement sur leur loi".

Cela a le mérite d'être clair: ne voulant risquer des différends avec certains Etats en raison de poursuites ouvertes par des victimes contre de hauts responsables soupçonnés de crimes de guerre, alors même que ceux-ci se rendaient en voyage dans ces pays (on pense par exemple à certains généraux israéliens ayant du s'abstenir de descendre de l'avion à Londres, ou à la sage décision de Kissinger de limiter ses voyages à l'étranger), le projet de loi fait du ministère public, donc du gouvernement, le seul à pouvoir initier ces poursuites, qui plus est uniquement contre des personnes "résidant habituellement" en France. 

En bref, ce sont pour des raisons politiques mettant les exécutifs en délicatesse les uns avec les autres qu'on décide de brider la justice, mais en bon lecteur d'Orwell, on affirme que c'est au contraire pour éviter "l'instrumentalisation politique".

La CFCPI indique ainsi:
Aucun autre système juridique en Europe n’accumule autant d’obstacles à la poursuite des criminels internationaux. Seule la présence du suspect sur le territoire national est le plus souvent requise afin d’éviter les procédures in abstentia.
Or, le plus étonnant, c'est qu'en d'autres matières, notamment en ce qui concerne le terrorisme, la torture, la corruption ou les crimes de guerre ou contre l'humanité commis en ex-Yougoslavie ou au Rwanda, la France s'est dotée d'une compétence juridictionnelle autrement plus large, en utilisant notamment le critère de simple présence sur le territoire et non de "résidence habituelle" (art. 689-1 CPP).

En outre, ce critère va à l'encontre du droit international: la Convention internationale sur les disparitions forcées, ratifiée, préconise par exemple le critère de simple présence sur le territoire. 

Enfin, rien ne sera plus simple pour les suspects de se protéger contre toute poursuite en évitant de "résider durablement" sur le territoire, c'est-à-dire en alternant séjours plus ou moins prolongés.

Le critère de double incrimination, quant à lui, exclut des poursuites les auteurs ayant la nationalité d'Etat qui n'ont pas pénalisé les crimes en question ou qui ne sont pas partie à la Convention sur la CPI. La "compétence universelle", concernant des crimes considérés comme relevant de l'humanité entière, est ainsi restreinte au droit positif national de l'Etat dont est ressortissant le suspect. Autant dire qu'elle n'a plus d'universelle que le nom. Noël Mamère (Verts) rappelait lors des débats:

Alors que le Statut ne prévoit pas cette exigence, le projet de loi subordonne la compétence des juridictions françaises à la condition que les crimes soient punissables dans leur pays d’origine.
Par définition, les crimes internationaux constituent la violation de valeurs universelles reconnues par la communauté internationale et jusqu’à ce jour ardemment défendues par la France.
Sur le plan symbolique, entériner cette condition de double incrimination reviendrait à remettre en cause l’universalité des droits de l’homme.
Sur le plan pratique, ce serait créer des obstacles réels aux poursuites, dès lors que les gouvernants des pays commettant de tels crimes n’auraient probablement guère de peine à adapter leurs propres lois pour se mettre à l’abri des poursuites.

Le monopole des poursuites réservé au ministère public contrevient, lui, aux dispositions générales du droit pénal français. Il est donc difficilement compréhensible s'agissant de crimes aussi graves, mais revient à admettre que les relations politiques bilatérales entre chancelleries priment sur l'action judiciaire. En d'autres termes, la raison d'Etat avant tout - l'UMP faisant une nouvelle fois la preuve de son goût du libéralisme... et de sa volonté de faire de ces incriminations pénales des outils à disposition de l'exécutif. La CFCPI et N. Mamère ont souligné qu'à ce jour, les seuls procès d'envergure en matière de crimes internationaux ont été suscités par des plaintes des parties civiles, les procureurs ne brillant pas par leur initiative. 

Soulignons enfin l'argument politique de bon sens soulevé par le député Dominique Raimbourg (PCF), qui s'oppose à ce monopole, rappelant en outre qu'il "est parfois bien commode de s’abriter derrière les victimes pour éviter d’avoir à justifier d’État à État les poursuites que l’on engage contre un ressortissant étranger…" Une autre façon de dire que réserver les poursuites au ministère, c'est entériner la raison d'Etat et augmenter les chances de différends internationaux, différends que l'indépendance de la justice permet d'adoucir.

Enfin, le principe dit de complémentarité contredit l'art. 17 et 18 du Statut de la CPI, qui fait de cette cour le tribunal en dernière instance, ne jugeant que si les tribunaux nationaux s'abstiennent de le faire. Ce pourquoi la CFCPI et N. Mamère évoquent un "principe inversé de complémentarité": la France se défausse sur la CPI et les autres juridictions alors que le traité prévoyait précisément que chaque Etat prenne ses responsabilités. Le 19 mai, Noël Mamère, critiquant ces verrous, rappelait:
Il ne s’agit pas de proposer une juridiction mondiale, mais de construire un ordre juridique international en matière pénale. Pour cela, il convient d’avoir l’interprétation la plus large possible du Statut de Rome, afin de poursuivre, y compris sur notre territoire, les auteurs de crimes contre l’humanité ou de crimes de guerre.
Ces quatre verrous, qui limitent fortement la compétence des tribunaux français pour les crimes les plus graves, ont suscité l'opposition sans appel de la Commission de l'Assemblée nationale en juillet 2009. Qu'à cela ne vaille...

Pour être juste, soulignons qu'outre le PS, les Verts et le PCF, certains rares députés UMP, tels François Vansson ou Nicole Ameline (qui soutenait cependant le monopole des poursuites), se sont également offusqués de la présence de ces verrous. Par la voix de Michel Hunault, le Nouveau Centre a lui salué le projet porté par Matignon. Jean-Christophe Lagarde, soutenant également le projet actuel, n'avait d'autre souci que le projet de loi "ne soit pas examiné en pleine nuit" étant donné l'importance des enjeux.

Autres points soulevés lors des débats du 19 mai

Le texte est défaillant sur d'autres points. Par exemple, J.-J. Urvoas soulignait lors des débats que le texte prévoyait une prescription après 30 ans, alors que l'art. 29 du Statut de Rome disposait que « Les crimes relevant de la compétence de la Cour ne se prescrivent pas ».

L'amendement déposé par Mamère, Urvoas et Vansson concernant la possibilité de poursuivre des chefs d'Etat ou de gouvernement en exercice a été rejeté, au nom, dit-on, de la Convention de Vienne. C'est, semble-t-il, regrettable, non seulement parce que, comme l'a rappelé Mamère, la Cour de cassation a reconnu des exceptions à ce principe (arrêt Khadafi, mars 2001), mais aussi parce qu'une telle disposition permettrait de limiter fortement le voyage en France d'hommes d'Etat en exercice soupçonnés de se livrer à des crimes de guerre ou/et contre l'humanité. 

En tout état de cause, la question mériterait débat... On peut certes opposer qu'une telle clause permettrait à des parties à un conflit de rendre difficile les relations entre la France et un autre Etat en accusant ses dirigeants de se livrer à des crimes internationaux. Mais d'une part, le monopole des poursuites étant réservé au ministère, cet argument n'est pas pertinent en l'état actuel du projet; a contrario, il est difficile d'imaginer qu'alors qu'un chef de gouvernement se rend en France, l'exécutif déciderait d'engager des poursuites contre lui. Mais ne peut-on présumer que, en admettant qu'on aurait rejeté, à juste titre, le monopole des poursuites, il n'en demeurerait pas moins que seules des accusations graves et étayées pourraient permettre d'initier de telles poursuites, et donc d'éviter de telles difficultés? 

Rappelant la marée noire de Deepwater Horizon et l'affaire Erika, Noël Mamère préconisait aussi d'ajouter le "crime écologique".

Un débat confisqué et un texte inapplicable

On peut donc se lamenter de l'initiative de l'UMP et du gouvernement visant à escamoter le débat parlementaire sur un sujet aussi grave.

Si le texte est adopté en l'état, non seulement une "hiérarchie juridique de l'horreur", pour reprendre l'expression de J.-J. Urvoas (PS), serait adoptée, mais surtout celle-ci serait incohérente: la "compétence universelle" des tribunaux français serait plus grande en matière de corruption ou de torture qu'en matière de crimes contre l'humanité ou de crimes de guerre. Par ailleurs, ces derniers crimes bénéficieraient d'une prescription à 30 ans; rappelons que la CPI considère ces crimes imprescriptibles, et que les tribunaux d'Amérique du sud ont tous, par suite des arrêts de la Cour des droits de l'homme d'Amérique, considéré, par exemple, les crimes de disparition forcée comme imprescriptibles.

Enfin, le gouvernement fera passer un texte limitant toute poursuite à sa propre initiative et encore, dans les cas restreints où ces crimes internationaux sont reconnus comme tels par les juridictions des Etats en question (double critère), lorsque le critère de "résidence habituelle" serait rempli (ce qui suppose non seulement la cruauté mais aussi l'imbécillité des suspects) et en se défaussant de sa responsabilité à l'égard de la communauté internationale (principe de complémentarité inversée). En prétendant que ce monopole des poursuites permettrait d'éviter "l'instrumentalisation de la justice", alors que celle-ci détiendrait, même en cas de saisine par des parties civiles, la possibilité de déclarer une plainte irrecevable faute d'éléments probants, la droite entérine l'instrumentalisation de la justice en matière de crimes contre l'humanité et de crimes de guerre par l'exécutif. Position d'autant plus regrettable que pas même la Realpolitik ne parvient à défendre de façon convaincante cette position, puisque c'est précisément l'indépendance de la justice qui permet de faire passer la pilule aux Etats dont des ressortissants auraient pu être inculpés, si on avait décidé de transposer fidèlement les statuts de la Cour pénale internationale.

Malgré les effets de manche du gouvernement et de la droite concernant la position de la France dans la lutte contre les crimes relevant du droit international, il semble ainsi évident que rien ne les intéresse moins que le souci d'éviter que ceux-ci soient punis. En bref, laissons-donc ce travail à d'autres juridictions, les tribunaux français sont suffisamment encombrés par des enjeux "autrement plus graves"...


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lundi 19 avril 2010

Bibliomania et autres excentricités zotériques: un petit tutoriel Zotero

Ce billet ne traite pas de politique. Plutôt de bibliographie. Ou de vidéomania. Le Web 2.0 est en effet plus connu pour ses "réseaux sociaux" (FaceBook & co.) que pour ses applications "scientifiques". Mais que se passe-t-il quand la recherche scientifique rejoint FaceBook? La "communauté des chercheurs" n'aurait-elle pas été la première à avoir mondialisé les commérages? (En fait, à lire Michael Nielsen qui rappelle comment la loi de Hooke fut d'abord publiée par le physicien, au XVIIe siècle, sous l'anagramme ceiiinossssttuv, ces commérages étaient plutôt abscons...).

Un tutoriel? Pas encore... Mais j'explique tout de même comment transférer toutes ses bibliographies poussiéreuses, tapées à la main sur Word, sur Zotero, un puissant logiciel de gestion bibliographique (qui peut intéresser cinéphiles et mélomanes) capable de reconnaître automatiquement les références bibliographiques de ce que vous voyez/lisez sur Internet. Où l'on verra que cela permet d'instaurer la mise en commun de nos ressources respectives.


Alors, quelques tips et vœux (pieux?). Vous connaissez peut-être WorldCat? Ce site répertorie l'ensemble des bouquins disposés par les bibliothèques dans le monde entier - l'équivalent non commercial d'Amazon. Et LibraryThing, qui associe bibliophiles, bibliothèques et librairies afin de vous renseigner et de trouver à peut-être n'importe quel livre? Il y a aussi plusieurs sites d'échanges de livres (j'ai pas encore testé).

Or, tous ces sites ont quelque chose en commun, avec aussi Jstor, le New York Times et nombre de bases de données scientifiques (Nature, Project Muse, Revues.org, etc.); ils sont tous compatibles avec le programme Zotero (cf. la liste des sites actuellement compatibles). Avec ce plug-in de Firefox, vous répertoriez automatiquement les livres, articles, vidéos, films, disques, et autres fétiches... Voir absolument la vidéo (en anglais, à droite).

Ça vous donne une base de données personnalisée, sur laquelle vous pouvez effectuer des recherches (y compris au sein des PDF quand ceux-ci sont archivés), que vous pouvez classer selon différents critères ou disciplines (par dossier et par mot-clé), etc. Bref, vous devenez une médiathèque ambulante...

Ensuite, vous téléchargez le plug-in pour les traitements de texte (Word ou, mieux, Open Office).Grâce à lui, vous pouvez non seulement naviguer sur les sites suscités, les référencer automatiquement dans Zotero, mais ensuite les citer correctement dans vos bibliographies. Si vous créez un fichier Endnote  pour y contenir votre bibliographie, les "méta-données" (nom de l'auteur, titre de l'ouvrage, maison d'édition, etc.) pourront être automatiquement intégrées par un autre usager dans sa bibliothèque Zotero (je ne suis même pas certain que Endnote soit nécessaire).

Transférer ses PDF et bibliographies tapées à la main sur Zotero

Maintenant, que faire de tous vos PDF sur votre ordinateur, ou de vos bibliographies tapées à la main? Pour les PDF, il suffit de les glisser dans Zotero, click droit de la souris, "extraire méta-données" et Zotero cherchera sur Internet celles-ci (le cas échéant, il faut les remplir à la main). L'avantage, c'est qu'au lieu de fouiller sur votre ordi à leur recherche, vous les avez non seulement intégrés à votre biblio, mais vous pouvez faire des recherches y compris au sein des textes eux-mêmes.

Et pour les bibliographies faites main, une dernière manip: télécharger le programme cb2bib, plus facile à utiliser que le tutoriel ne le laisserait croire. Ouvrez votre fichier Word, ouvrez c2bib, et sélectionnez dans le fichier Word une référence bibliographique. Celle-ci se copie instantanément dans c2bib, où vous sélectionnez le nom de l'auteur, et automatiquement le programme vous demande si c'est le nom d'auteur, le titre de l'ouvrage, etc. En un rien de temps, vous avez transcrit en méta-données lisibles automatiquement vos bibliographies manuelles. Ensuite, retour à Zotero, où il vous suffit de faire "Action; importer" (la roue), de cliquer sur le fichier .bib que c2bib aura créé pour répertorier votre bibliographie (enregistrez le dans un dossier facile à retrouver, par exemple "bibliographies"), et vos bibliographies manuelles se retrouvent dans Zotero.

Voir ce tutoriel animé pour un moyen encore plus facile que cb2bib, faisant appel à WizFolio.com; ce programme est pas mal, mais il faut vérifier la transcription des références (il fait appel à PubMed, et est donc particulièrement approprié pour les références médicales, mais risque de transformer en article de biologie votre article de sociologie...); par ailleurs, il a un plafond d'articles par mois (50), ce qui est gênant lorsque vous l'utilisez pour passer des fichiers Word à Zotero - dans ce cas, retour à cb2bib...

Une autre solution, valable pour les livres, rapports et autres articles, consiste à cliquer sur la baguette magique (Ajouter un élément par son identifiant) et à insérer uniquement le numéro ISBN ou autre identifiant bibliographique (DOI, etc.): le programme ajoute alors les données bibliographiques; le cas échéant, vous n'avez plus qu'à glisser votre PDF sous l'entrée ainsi créée. 

FaceBOOK ou la mise en commun des œuvres

Une fois cela fait, Zotero vous permet de créer un profil et des groupes, c'est-à-dire des bibliographies communes. Les amateurs peuvent ainsi se regrouper autour d'un sujet/œuvre/auteur et chacun ajouter les articles/disques/livres concernant le sujet. Ces groupes ayant plusieurs degrés de confidentialité possible, vous pouvez rendre public votre librairie personnelle vis-à-vis de vos proches.

Il suffit, pour cela, soit d'ajouter le mot clé "BP" ou "bibliothèque perso" à tous les livres/documents que vous détenez, soit de créer un dossier "BP" ou "bibliothèque perso" - toujours dans Zotero.

En bref, vous pouvez ainsi mettre en commun vos DVD, films, disques rares, livres de 3 000 pages, etc., et créer une sorte de SEL (Système d'échange local). Après quoi, il vous suffira d'ajouter et d'enlever des mots-clés, du style "emprunté" ou "échangé", "Benjamin" ou "Laïla", pour savoir où vous en êtes... Bien sûr, on peut aussi utiliser un logiciel de gestion de bibliothèques, mais c'est là une autre histoire... Certes, l'avantage d'une telle mise en commun est bien moindre en France, où la plupart des livres s'empruntent gratuitement dans les bibliothèques municipales, que dans bien d'autres pays; il permet cependant d'emprunter des livres rares, pour une durée importante, à un ami proche, sans qu'il ne se perde comme cela arrive trop souvent.

Rassurez-vous, ce billet ne traite pas de politique. Il ne s'agit que d'un billet commun, destiné à faire part d'une de mes découvertes récentes... en attendant que l'un de vous se joigne à ma médiathèque Zotero afin de créer le réseau erozotiésque. Et la mise en commun, du grec koiné, n'a rien à voir dans bien entendu rien à voir dans tout ça. Ni, d'ailleurs, le commun-isme, le general intellect, ou, comme le signe suivant ne l'atteste pas, le copy-left. Et encore moins, bien entendu, l'odieux piratage des "ayants-droits"!

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dimanche 18 avril 2010

Des barreaux et des murs #1.0.1

Coma au comico du XVIIIe (Paris): Philippe C., 35 ans, d'origine sénégalaise, vient porter plainte, un mardi soir, au commissariat de la Goutte d'Or. Altercation avec les policiers? "Ivre", il serait tombé, dit-on, de l'escalier lors de celle-ci. Peu après, il fait un "malaise". Aujourd'hui, Philippe C. est dans le coma. L'IGS "enquête". L'Huma, 14/04/10.

L'Audiencia Nacional a fermé l'affaire en cours contre l'assassinat dans les territoires palestiniens occupés de Salah Shehaded, en 2002. Ce cadre du Hamas avait été assassiné par une bombe de 2 tonnes qui avait fait 14 autres morts et plus de 150 blessés (civils). La Cour suprême de l'Espagne considère en effet que le dossier est clôt, Israël ayant lancé une "enquête" sur cette affaire. JURIST,13/02/10. Ceci dit, un rapport récent de Human Rights Watch (HRW) critique tant Israël que le Hamas pour leur manque d'enquêtes sérieuses concernant les crimes de guerres commis lors de la guerre de 2009.

Plainte a été déposée en Argentine contre les crimes commis lors de la guerre civile espagnole,
par les Grands-mères de la Place de mai et l'Association espagnole pour la récupération de la mémoire historique. Cette plainte intervient alors que le magistrat espagnol Baltasar Garzon a été inculpé en Espagne pour "prévarication" pour avoir osé soulevé le couvercle sur les crimes du franquisme. Voir sur Pagina/12, 09/04/10.

Argentine-droits de l'homme
: un rapport du Centre d'études légales et sociales signale que plus de 1 400 personnes sont actuellement accusées de crimes de lèse humanité. Seulement 75 d'entre elles ont reçues une sentence: 7 acquittés et 68 condamnés. 230 inculpés sont décédés lors de la procédure, et 18 ont été déclarés "mentalement incapables". Agence Pulsar, traduite en français ici.

Villiers-le-Bel:la Cour d'appel relance l'enquête concernant la mort des deux adolescents en 2007 qui avait mis le feu aux poudres. Elle demande un "complément d'information" au sujet des policiers relaxés en première instance. Libération, 07/04/10.


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dimanche 11 avril 2010

Opération Condor: Kissinger a annulé une démarche visant à dissuader le Chili de réaliser ses projets d'assassinat

Une nouvelle pièce du puzzle concernant l'assassinat d'Orlando Letelier, l'ex-ministre de Salvador Allende, le 21 septembre 1976 à Washington DC, par la DINA chilienne, vient d'être découverte. Ce véritable scoop éclaircit un débat persistant, qui a coûté en 2004 son poste, à la revue prestigieuse Foreign Affairs, à Kenneth Maxwell, et qui a trait à la responsabilité de l'ex-secrétaire d'Etat Henry Kissinger. Elle démontre en effet que c'est Kissinger lui-même qui a ordonné d'annuler une "démarche" diplomatique visant à dissuader les juntes latino-américaines de mettre en œuvre leurs projets d'assassinat. Sans cette annulation directe par Kissinger, le cours de l'histoire aurait sans doute pu être différent: Letelier n'aurait peut-être pas été assassiné, ce qui aurait, en revanche, peut-être permis l'assassinat d'opposants en Europe, mais aurait aussi, qui sait, permis d'organiser une transition démocratique au Chili bien avant le début des années 1990.

Avant d'entrer dans le puzzle formulé par le journaliste d'investigation John Dinges, qui publia son enquête sur l'assassinat d'Orlando Letelier en 1980 puis Les années Condor en 2004, et de comprendre l'apport de ce nouveau document publié par l'ONG National Security Archive le 10 avril 2010, il faut dépeindre le tableau général. 

La politique du feu rouge-feu vert donné aux dictatures 

La politique de Kissinger, secrétaire d'Etat de Nixon puis de Gerald Ford, qui imprima sa marque personnelle sur la politique étrangère des Etats-Unis durant ces années troubles, consistait alors à envoyer un double message ambigu aux dictatures du Cône sud, réunies au sein de l'Opération Condor: réprobation publique des "excès" de la "guerre sale" (plus de 30 000 morts en Argentine) et des innombrables violations des droits de l'homme; soutien indéfectible, en privé, de la Maison Blanche, sinon du Congrès, aux juntes militaires alliées dans le cadre de la guerre froide.

Or, John Dinges a parfaitement démontré que les Etats-Unis étaient parfaitement au courant de l'opération Condor, qui consistait d'abord en un volet d'échanges d'informations et de coopération entre les services de renseignement des dictatures, mais s'élargit bientôt, sous l'influence, notamment, du chef de la DINA chilienne, Manuel Contreras, plus proche conseiller de Pinochet, à des opérations d'assassinat, à la fois au sein des pays du Cône sud et à l'étranger (Europe et Etats-Unis). L'administration américaine avait notamment eu vent de ces projets d'assassinats quelques mois avant le meurtre d'Orlando Letelier, acte de terrorisme international commis sur le territoire américain par un pays allié, et qui fut d'ailleurs, du point de vue de certains membres de la police politique argentine, une "erreur tactique", en ce qu'il signa "l'arrêt de mort du Condor" et rendit plus que difficile l'exécution d'assassinats prévus en Europe.

Que fit donc Kissinger, secrétaire d'Etat de Ford, de ces renseignements indiquant que la DINA s'apprêtait, avec l'aide de la dictature paraguayenne et argentine, à commettre des attentats hors d'Amérique latine? Jusqu'à présent, on savait que Kissinger avait ordonné, peu de temps avant l'attentat contre Letelier, à ses diplomates de mettre en garde les dictatures contre ces opérations clandestines afin de les dissuader de réaliser ces projets. Or, cette mise en garde, qualifiée de "démarche" dans le jargon diplomatique, ne fut jamais mise en œuvre par les ambassades américaines. Ce qui était plus qu'étonnant, puisque tous les diplomates de l'époque s'accordent à dire que nul ne se serait senti autorisé à désobéir aux ordres du secrétaire d'Etat, qui bénéficiait d'un prestige immense. Pourquoi donc cette mise en garde, qui aurait pu persuader Pinochet d'annuler l'opération prévue contre Orlando Letelier, ne fût-elle jamais concrétisée?

Le déroulement précis de l'affaire: la réunion Kissinger-Pinochet du 8 juin 1976

Le 8 juin 1976, Kissinger atterrissait à Santiago afin de participer à une réunion de l'OEA (Organisation des Etats américains). Il délivra alors un discours public vibrant en défense des droits de l'homme, pointant du doigt Cuba et le Chili pour leurs "abus" et demandant à l'OEA de voter des crédits supplémentaires pour sa toute nouvelle Commission interaméricaine des droits de l'homme, qui venait de publier un rapport accablant sur le régime Pinochet. Ce discours fut alors interprété par les commentateurs autorisés comme le signe d'un changement décisif dans la politique de la Maison Blanche à l'égard des dictatures latino-américaines et des droits de l'homme.

Mais en 1998, une journaliste obtint la déclassification d'une conversation secrète de Kissinger avec Pinochet quelques minutes avant ce discours public. Celle-ci contredisait en tout point la version publique, Kissinger assurant Pinochet de son soutien indéfectible dans la lutte contre les "terroristes" et soulignant qu'il n'allait émettre-là qu'un message à destination du Congrès et de l'opinion américaine. Bref, qu'il ne s'agissait que de "bla-bla démocratique":
Ce discours ne vise pas le Chili. Je tenais à vous le dire. Ce que je pense, c'est que vous êtes victime de tous les groupes de gauche du monde et que votre plus grand péché a été de renverser un gouvernement qui évoluait vers le communisme.
John Dinges (2004), p.169 éd. La Découverte 2008
 A cela, Pinochet répond:
Nous revenons petit à petit à la normalisation. Mais nous sommes constamment attaqués par les démocrates-chrétiens. Ils sont très écoutés à Washington. Pas par les gens du Pentagone, mais ils se font entendre au Congrès. Gabriel Valdès [ancien ministre démocrate-chrétien] a ses entrées. Letelier aussi. (...) Letelier a ses entrées au Congrès. Nous savons qu'ils leur donnent de fausses informations. (...) Nous sommes derrière vous. Vous êtes le leader. Mais vous traitez bien durement vos amis.
Et Kissinger de répondre: "Ce que vous dites n'est pas faux. C'est une époque curieuse aux Etats-Unis." Bref, dès le 8 juin 1976, Kissinger est informé en personne par Pinochet qu'Orlando Letelier dérange. Celui-ci avait été libéré en 1974, entre autres grâce à Kissinger lui-même, et était devenu le principal candidat à la présidence chilienne en cas de transition démocratique, rassemblant la gauche et les démocrates-chrétiens. Bernardo Leighton, qui pouvait également prétendre à un tel rôle prestigieux, avait en effet abandonné toute activité politique après avoir été la cible d'une tentative d'assassinat à Rome en 1975, organisé par la DINA avec la complicité de Stefano Delle Chiaie, terroriste italien néo-fasciste impliqué dans de nombreuses affaires obscures de ces années (y compris plusieurs attentats en Italie). Et Letelier avait parfaitement conscience du danger émanant de la DINA.

Les préparatifs de l'assassinat et la réunion de crise de la CIA

Quelques semaines après la réunion de l'OEA, Michael Townley, agent de la DINA ayant participé à l'assassinat du général Carlos Prats à Buenos Aires en 1974, est chargé par le  n°2 de la DINA, Pedro Espinoza, d'organiser l'attentat contre Letelier. Ces préparatifs, à la mi-1976, déclenchent d'intenses discussions au sein de l'administration américaine. Le 16 juin, le Congrès vota l'amendement Kennedy, entre autres grâce à la mobilisation de Letelier, qui limitait l'aide militaire aux dictatures latino-américaines. Il réussit ensuite à faire annuler un projet d'investissement important du gouvernement néerlandais au Chili, invoquant les violations flagrantes des droits de l'homme.

Townley et son accolyte, le lieutenant Fernandez Larios, qui avait participé à la "Caravane de la mort" qui écumait le Chili au lendemain du coup d'Etat, avant de travailler en Europe en 1975 et 1976 pour la DINA, furent envoyés au Paraguay pour y recevoir des faux passeports fournis par le colonel Benito Guanes, chef du renseignement militaire et contact personnel de l'agent du FBI Roberto Scherrer. Malheureusement pour la DINA, un fonctionnaire paraguayen décida d'informer les Etats-Unis que les passeports étaient faux et que les deux hommes ayant demandé des visas pour les Etats-Unis étaient en fait des agents de la DINA, envoyés en mission clandestine au pays de l'Oncle Sam. L'ambassadeur Georges Landau communiqua cette information à sa hiérarchie le 27 juillet 1976.

Trois jours plus tard, la CIA réunit une cellule de crise concernant les préparatifs d'assassinat à l'étranger organisés dans le cadre de l'Opération Condor. Elle avait notamment connaissance de cibles à Paris et Lisbonne. Le 3 août, Harry Schlaudemann, secrétaire d'Etat adjoint aux affaires interaméricaines, avertit Kissinger que l'opération Condor ne visait pas seulement des guérilleros, mais aussi des exilés non-violents. Deux jours plus tard, Schlaudemann était informé par l'ambassadeur au Paraguay, Landau, qu'il avait délivré des visas à deux agents de la DINA chilienne, utilisant de faux passeports. Selon Landau, un haut fonctionnaire paraguayen lui avait affirmé que les agents se rendaient aux Etats-Unis pour rencontrer le général Vernon Walters, directeur adjoint de la CIA. Ceci fut prestement démenti par George H.W. Bush, directeur de la CIA. Scrupuleux, Landau avait photocopié passeports et visas, ainsi que les photographies des deux hommes, Michael Townley et Fernandez Larios.
 
Schlaudemann répondit le même jour à l'ambassadeur Landau, lui enjoignant de pousser le gouvernement dictatorial d'Alfredo Stroessner à dissuader les agents chiliens de se rendre aux Etats-Unis. Les documents de voyage des agents furent transmis à la CIA et au Département d'Etat, les visas annulés, tandis que Schlaudemann ordonnait aux douaniers américains d'arrêter les titulaires des passeports s'ils se rendaient aux Etats-Unis.

Une grande partie du mystère, selon John Dinges, concerne la probabilité que certains responsables américains aient pu déduire, des différents renseignements au sujet de l'épisode des faux papiers au Paraguay et des opérations d'assassinat prévus à l'étranger dans le cadre de Condor, que les agents de la DINA se rendaient aux Etats-Unis pour y commettre un meurtre. Or, il est peu probable, selon lui, que personne, au sein du Département d'Etat, n'ait abouti à cette conclusion. Cependant, aucun document écrit n'a été déclassifié qui prouverait qu'une telle conclusion a bien été tirée. 

Selon Dinges, il y a à cela deux explications probables: soit les Etats-Unis cherchent, encore aujourd'hui, à "dissimuler un échec retentissant du renseignement". Cette possibilité est d'autant plus probable qu'il ne s'agirait pas là uniquement d'une affaire d'Etat, mais aussi d'une affaire familiale, puisque, rappelons-le, c'est alors George H.W. Bush qui dirigeait la CIA, et que la quasi-totalité des documents déclassifiés concernant le Chili le furent par Clinton, les Bush père et fils s'abstenant de toute transparence à cet égard. Soit aucun fonctionnaire n'a écrit noir sur blanc cette conclusion, en craignant d'une part de "braquer Kissinger" en se faisant traiter de "droits-de-l'hommiste"; d'autre part, et plus sérieusement, que la CIA elle-même fusse peut-être intéressée dans ces assassinats; on savait alors, par un rapport du Sénat, que celle-ci avait organisé plusieurs tentatives d'assassinat à Cuba, en Afrique et au Chili, ce qui empêchait d'écarter cette hypothèse peu reluisante.

L'ordre de Kissinger de dissuader les dictatures de mettre en œuvre leurs projets et contre-ordre

Toujours est-il qu'au bout d'intenses négociations, le 18 août 1976, Kissinger signa personnellement un câble, envoyé aux ambassades américaines en Amérique latine, recommandant aux diplomates d'avertir les juntes militaires que les Etats-Unis approuvaient l'échange d'informations au sein de l'opération Condor, mais s'alarmaient de "rumeurs" persistantes (euphémisme diplomatique) faisant état de préparatifs imminents concernant "l'assassinat d'éléments subversifs, de politiciens et de personnalités en vue, tant à l'intérieur des frontières de certains pays du Cône sud qu'à l'étranger (...). Si ces rumeurs devaient comporter le moindre soupçon de vérité, elles créeraient un problème moral et politique des plus graves. Ce type d'activités de contre-terrorisme (sic) ne ferait qu'exacerber plus encore la condamnation internationale des gouvernements impliqués."

Commentaire de John Dinges:
Or, d'après ce que nous savons aujourd'hui, dans l'intervalle de vingt-sept jours qui s'est écoulé entre l'envoi du câble de Kissinger et l'assassinat d'Orlando Letelier à Washington, la consigne de Kissinger pour le Chili, l'Uruguay et l'Argentine - pays présumés préparer les assassinats internationaux - n'a pas été exécutée. (p.195 op.cit.)
Un compte-rendu d'une réunion avec la CIA du 27 août, déclassifié mais amplement caviardé, laisse apercevoir qu'Harry Schlaudemann, adjoint de Kissinger, déclara : "N'adressons pas de protestation officielle à Pinochet, cela ne servirait à rien." On retiendra, pour la petite histoire, que l'ambassadeur au Chili, David Popper, avait peur de "froisser" le général en l'accusant de préparer des assassinats à l'extérieur, et qu'il préconisait donc de contacter directement, via la CIA, le chef de la DINA, nécessairement en charge de telles opérations. Quel signe de tact envers cet ami proche de Margaret Thatcher, décédé avant d'avoir pu répondre de ses innombrables crimes (assassinats, disparitions, trafic de stupéfiants et d'armes, corruption, détournement de fonds publics, etc.) !

Le 30 août, un memo de Schlaudemann à Kissinger, au sujet de l'ambassadeur en Uruguay, Ernest Siracusa, qui craignait pour sa vie s'il réprimandait ouvertement les généraux de la junte au sujet des préparatifs d'assassinat, déclarait que celui-ci n'avait rien à craindre, en ajoutant qu'il convenait, parallèlement à cette "démarche" visant à défendre la réputation des juntes militaires elles-mêmes, d'assurer celles-ci de la volonté américaine d'échanger des renseignements avec les services de renseignement des dictatures.

Le 20 septembre, soit la veille de l'assassinat, Schlaudemann envoya depuis le Costa-Rica un câble ordonnant les ambassadeurs en Argentine, au Chili et en Uruguay :
de ne prendre aucune nouvelle initiative [c'est-à-dire ne pas avertir les juntes militaires que les Etats-Unis désapprouvaient officiellement tout assassinat à l'étranger], puisque ces dernières semaines aucun rapport n'indique une quelconque intention d'activer le projet Condor.
Le document publié par la National Security Archives le 10 avril 2010

On sait maintenant que le 16 septembre 1976, cinq jours avant l'assassinat, Kissinger annula l'ordre antérieur d'effectuer une démarche  auprès des juntes militaires pour les dissuader de mettre leurs projets en action. Cet ordre fut transmis depuis l'Angola à son adjoint Schlaudemann. Il répondait notamment au mémo du 30 août de Schlaudemann à Kissinger concernant l'ambassadeur en Uruguay, Siracusa. "Nous savons maintenant que c'était Kissinger lui-même qui était responsable", déclara John Dinges suite à cette découverte; "Il annula son propre ordre; et le Chili poursuivit avec l'assassinat à Washington".

Bien que Kissinger ait tenté, une nouvelle fois, de se couvrir en répondant que ce document tout juste publié ne concernait que l'Uruguay, d'anciens responsables du Département d'Etat cités par le Los Angeles Times affirment que ce câble a bien signifié un contre-ordre affirmant qu'il était urgent de s'abstenir de mettre en garde les dictatures latino-américaines.

Immédiatement après l'assassinat de Letelier, les responsables américains soupçonnaient très fortement la DINA d'avoir commis cet acte inouï de terrorisme en plein Washington DC. Bush approuva la participation de la CIA à l'enquête sur le meurtre de l'ex-ministre, tandis que l'agent du FBI Roberto Scherrer y apporta ses lumières précieuses, étant en contact personnel avec nombre d'agents et de hauts responsables des services latino-américains. John Dinges souligne toutefois:
"la version servie officieusement au public attribuait le crime à des terroristes de gauche qui espéraient discréditer le gouvernement de Pinochet et faire de Letelier un martyr"... 

En 1988, l'adjoint de Schlaudemann, Hewson Ryan, n'écartant pas la possibilité que l'assassinat de Letelier eut pu être évité si l'ordre de Kissinger n'avait pas été annulé, déclara:
Le fait est que nous ne sommes pas intervenus. Nous étions extrêmement réticents à prendre une position ferme et nette en public et même, dans certains cas, en privé, comme ce fut le cas dans l'assassinat chilien.

Cité par Dinges (2004), p.204
Epilogue

Cet assassinat provoqua néanmoins une crise entre le Chili et les Etats-Unis. Michael Townley fut extradé aux Etats-Unis, condamné à sept ans de prison, puis libéré sous un programme de protection des témoins. Manuel Contreras, chef de la DINA et inculpé aux Etats-Unis, ne fut jamais extradé, mais dut démissionner de ses fonctions en 1978, et fut condamné au Chili à sept ans de prison après le retour de la démocratie. Avec d'autres responsables de l'assassinat, dont des terroristes cubains néofascistes, il accusa Pinochet en personne d'avoir commandité l'assassinat, mais celui-ci ne fut jamais inculpé dans cette affaire.

Ironiquement, Virgilio Paz Romero, le Cubain qui avait plaidé coupable, aux Etats-Unis, pour complicité d'assassinat dans cette affaire, fut libéré en juillet 2001, après huit années de détention par les services de l'immigration. En l'absence d'accord d'extradition avec Cuba, les services de l'immigration américains maintenaient en effet sous "détention indéfinie" Virgilio Paz, malgré sa libération après six ans de prison, au motif qu'il demeurait "dangereux" et qu'il n'était pas extradable. Cette libération était le fruit d'un arrêt de la Cour suprême interdisant la "détention indéfinie" par les services de l'immigration, quelques mois à peine avant les attentats du 11 septembre 2001 et la mise en place du camp de Guantanamo...

Cet assassinat marqua le point culminant de l'Opération Condor, un pays allié - le Chili - effectuant un acte de terrorisme international au cœur des Etats-Unis, contre un opposant politique centriste et non-violent. Selon plusieurs participants de l'Opération Condor, il signa aussi "l'arrêt de mort" des opérations d'assassinat en Europe et aux Etats-Unis, malgré certaines tentatives ultérieures.

Celles-ci furent déjouées notamment par les réactions fermes des gouvernements européens (France, Portugal, Royaume-Uni), qui, contrairement aux Etats-Unis de Kissinger et Ford, avertirent immédiatement les dictatures militaires latino-américaines que de telles actions étaient intolérables et protégèrent les cibles (dont Carlos Altamirano, leader chilien socialiste).

Cette réaction ferme de la France à l'égard des dictatures doit toutefois être nuancée: si elle était fermement opposée aux assassinats d'exilés chiliens en métropole, la DST avait informé la DINA chilienne, alors que Contreras la dirigeait encore, de tous les retours d'exilés au Chili, ce qui permettait à Pinochet de les cueillir à la descente d'avion (interview de Contreras cité par Marie-Monique Robin dans Les Escadrons de la mort. L'école française, 2004).

De même, le conflit du Beagle qui faillit dégénérer en guerre ouverte entre l'Argentine et le Chili en 1978 est aussi un facteur décisif de l'essoufflement progressif de l'Opération Condor, qui continua cependant jusqu'à au moins 1980, avec l'assassinat d'exilés argentins, dont Gianotti de Molfino, l'une des Mères de la place de mai, au Pérou. L'ex-dictateur péruvien Morales Bermúdez, qui avait pris la place du général de gauche Juan Velazco Alvarado, a d'ailleurs été inculpé pour cette affaire par un tribunal italien; le président péruvien Alan Garcia l'a cependant défendu, s'opposant à son extradition.

Sous une forme officieuse, la coopération entre services de renseignement du Cône sud s'est maintenu dans les années 1990, étant mise en lumière par l'affaire Eugenio Berrios. Ce chimiste de la DINA, impliqué dans de nombreuses opérations du service chilien, de l'assassinat de Letelier à celui du prédécesseur, démocrate-chrétien, d'Allende, Eduardo Frei Montalva, bénéficia en effet de complicités des services chiliens et uruguayens afin de s'échapper en Uruguay en 1992 pour éviter une comparution devant la justice chilienne. Il fut assassiné en 1995 dans des circonstances troubles, des officiers uruguayens ayant été extradés au Chili pour être jugé pour ce meurtre commis en Uruguay.

Par ailleurs, la polémique concernant le contre-ordre annulant l'ordre de Kissinger du 18 août 1976 d'effectuer une démarche afin de dissuader la DINA de passer à l'action coûta en 2004 son poste à Kenneth Maxwell, jusqu'alors membre de la revue Foreign Affairs. Recensant le livre de Peter Kornbluh sur les dossiers déclassifiés concernant la dictature de Pinochet, Maxwell évoquait en effet le câble de l'assistant de Kissinger, Schlaudemann, daté du 20 septembre 1976 et précisant fermement aux diplomates qu'il était urgent de ne pas intervenir.

Dans un droit de réponse, William D. Rogers, alors vice-secrétaire d'Etat de Kissinger et actuel avocat de Kissinger, qui a refusé de témoigner devant la justice au sujet de l'Opération Condor dans plusieurs pays (dont la France, l'Argentine et le Brésil), déclara sans rire que "Kissinger n'avait rien à voir avec ce câble" (de Schlaudemann). On sait aujourd'hui que Rogers mentait clairement, puisque Schlaudemann obéissait aux ordres donnés depuis l'Angola, le 16 septembre, par Kissinger.

Maxwell répondit à son tour, soulignant que la démarche avait été annulée et que si tel n'avait pas été le cas, l'assassinat de Letelier aurait pu être évité. Kissinger, qui commence sans doute à s'inquiéter de l'intérêt de certains juges concernant sa modeste personne, exerça des pressions afin de permettre à son avocat, Rogers, d'avoir le dernier mot. Celui-ci publia un nouveau droit de réponse dans la revue Foreign Affairs, accusant cyniquement Maxwell de ternir la réputation de Schlaudemann en l'accusant d'avoir désobéi à un ordre de Kissinger. Les éditeurs de la revue refusant à Maxwell de se défendre à nouveau dans les colonnes de la revue, celui-ci démissionna.

On sait aujourd'hui que Rogers mentait, que Maxwell était dans le vrai, et que Schlaudemann n'a fait qu'exécuter le contre-ordre exigé par Kissinger lui-même, donnant, sans doute par accident, le feu vert à Pinochet pour assassiner son rival, Orlando Letelier. Tout cela pour ne pas "froisser" des alliés... Et on sait aussi que Kissinger est suffisamment inquiété par cette affaire pour pousser, près de trente ans plus tard, un enquêteur et historien respecté à démissionner d'une revue plus qu'influente à Washington D.C.

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